En 10 ans l’Europe a su construire les outils nécessaires à la protection des données et à la régulation des plateformes. Mais il manque un élément essentiel à la souveraineté numérique : l’infrastructure qui permet aux citoyens l’accès à la globalité de l’information. Il est temps de combler cet angle mort.
En 2016, avec la publication du RGPD, l’Europe commençait à bâtir un cadre numérique sans équivalent. Depuis, le RGPD a essaimé et des cadres réglementaires similaires sont apparus ailleurs dans le monde. Avec les plus récents Digital Markets Act et AI Act nous avons collectivement mis en place les outils pour réguler les plateformes et mettre en place une IA de confiance. Dans ce contexte s’est mis en place un écosystème entrepreneurial qui va de grands champions comme Mistral pour les modèles de langue à de très nombreuses petites startups autour de l’IA et plus globalement de la tech.
L’Europe a donc su montrer la voie sur les données personnelles, la régulation des plateformes et sur l’encadrement de l’IA. Certains y voient un motif de fierté, d’autres la création de barrières à l’innovation, mais tous feront le même constat : il existe un angle mort à la souveraineté numérique, celui de l’accès à l’information globale.
Aujourd’hui quand une personne cherche une information, que ce soit pour son travail, ses loisirs, sa vie personnelle ou pour s’informer, elle passe par un type de service très spécifique : un moteur de recherche. Pourtant, l’Europe ne s’est pas dotée de l’infrastructure vitale qu’est un grand moteur de recherche.
Permettez-moi une image : nous avons construit une belle cuisine équipée, on y a rangé tous les ustensiles, mais pour trouver nos propres casseroles on est obligé de demander au voisin, qui est le seul à savoir où elles sont.
Les moteurs européens existants ont longtemps dépendu d’infrastructures tierces pour leurs résultats de recherche (données Bing ou Brave par exemple). Les IA européennes qui ont besoin d’accéder au web en temps réel pour fournir des réponses fiables ne disposent pas d’alternative locale. C’est un manque critique pour notre souveraineté numérique.
La nécessité d’avoir des moteurs de recherche européens est réelle.
D’abord pour des raisons démocratiques car l’accès à l’information structure le débat public. Un moteur de recherche n’est pas un outil neutre : par essence il priorise l’information et la rend visible ou invisible selon des critères techniques propriétaires. Déléguer cette fonction de priorisation de l’information à un acteur extraterritorial c’est accepter une dépendance intellectuelle. Sans même parler de malveillance, ce n’est pas à des acteurs extérieurs de choisir pour nous ce qui mérite d’être vu.
Cette nécessité est également économique. Des pans entiers de notre économie dépendent de leur visibilité numérique. Cette visibilité n’existe aujourd’hui quasiment que sur des plateformes américaines et chinoises. Les règles qui régissent cette visibilité sont décidées ailleurs et servent des intérêts qui ne sont pas nécessairement alignés avec les nôtres. En ayant nos propres moteurs de recherche, nous reprenons la main sur les conditions de la concurrence économique.
Enfin, le dernier aspect de cette nécessité est technologique. Le monde a changé avec l’arrivée de l’IA générative. Les outils de ce “nouveau monde” sont basés sur l’utilisation de l’information, captée sur le long terme ou en temps réel via les moteurs. Si l’Europe n’internalise pas la capacité à trouver l’information alors tous les outils fabriqués localement reposent sur des fondations que nous ne contrôlons pas.
Dans ce tableau assez sombre, il y a une bonne nouvelle : le moment est favorable. Jusqu’à récemment, construire un nouveau moteur de recherche semblait hors de portée : trop coûteux, trop tard car trop dépendant des effets de réseau accumulés par les acteurs établis. Ce diagnostic est aujourd’hui dépassé.
En premier lieu, la technologie a évolué. Les modèles de langue ouvrent de nouvelles voies. La pertinence d’un moteur dépendait jusqu’ici de données comportementales que seuls les grands moteurs possèdent. Ces modèles permettent aujourd’hui de simuler une grande partie de cette intelligence accumulée. L’avantage des acteurs historiques n’est plus insurmontable.
Ensuite, la mise en place du DMA permet à des alternatives d’exister, en interdisant les accords d’exclusivité qui verrouillent la distribution des moteurs de recherche.
Cet état de fait permet l’émergence de nouvelles initiatives : Qwant et Ecosia travaillent à la création d’un index commun, le consortium européen OpenWebSearch.eu construit une infrastructure pour un index ouvert, chez Ibou nous opérons toute la chaîne du search avec un index de plusieurs milliards de pages. Aujourd’hui, les conditions techniques et réglementaires donnent une chance réelle à tous ces projets.
L’Europe n’a pas besoin de copier ce qui existe ailleurs. Elle peut réinventer les moteurs de recherche. Moteur de réponse qui synthétise l’information au lieu de noyer l’utilisateur sous des pages de liens ? Infrastructure transparente sur ses critères de classement ? Outil respectueux des producteurs de contenu ? Toutes les options sont sur la table, c’est à nous de nous en saisir.
Faire un moteur de recherche, ce n’est pas un projet défensif, tourné contre qui que ce soit. C’est un projet affirmatif, pour une Europe qui maîtrise l’ensemble de sa chaîne de valeur numérique.
La souveraineté numérique ne doit pas être un slogan politique mais bien une reprise en main des architectures techniques. L’Europe en a posé les fondations réglementaires. Il reste à finaliser la construction de tout l’édifice.
C’est le chantier de la décennie. Il est temps de l’ouvrir.


Je ne capte pas que ça ne soit pas davantage un sujet (et que ça n'ait pas été plus évoqué ces quinze dernières années - c'est pas faute de l'avoir traité humblement à l'époque à mon échelle). Je capte encore moins le défaitisme europophobe consistant à admettre qu'il est trop tard. Oui, nos structures sont [insérer ici une dépréciation], mais en temps de guerre (oui, je le dis), je ne crois pas que nous ayons le luxe de simplement soupirer théâtralement que c'est foutu.
Je pense toujours que votre démarche est nécessaire, et la vulgarisation face aux enjeux s'en trouve d'autant plus vitale. C'est un peu comme le déni climatique, nous naviguons en pleine illusion quant à ce qui nous arrive droit devant depuis plusieurs décennies.
J'en viens à comprendre pourquoi on prête aux paysans féodaux cette phrase dans les films : "Que ça soit ce roi ou un autre, qu'est-ce que ça change pour moi, au fond ?".
Excellent article! Je ferais remarquer qu’au delà de la qualité de Qwant ce dernier ne fournit pas d’API payante ce qui est une catastrophe à l’ére de l’ia où le moteur de recherche est l’élément critique pour injecter de l’intelligence dans des models peu puissants. Et oui, vous avez raison, monté un moteur de recherche est maintenant à la portée de tous via des metamoteur opensource comme Searxng, qui ne règle cependant pas le problème de l’index. J’ai d’ailleurs monté mon propre moteur de recherche “Poulantir” trouvable sur l’AppStore.